LA SUBLIME DERNIÈRE PHRASE DE “TRISTES TROPIQUES”

Couverture de Tristes tropiques

Cette phrase de Claude Lévi-Strauss qui clôt son ouvrage est délibérément incompréhensible à celui qui ne se concentre pas. Elle contrebalance la première phrase de “Tristes Tropiques” : “je hais les voyages et les explorateurs“, assertion simple, péremptoire, déstabilisante pour l’anthropologue majeur qu’il était.

Elle exprime pour moi, au-delà de la pensée, la relation entre humains et animaux et en particulier la relation entre un chat et un homme, laquelle dit tout sans mots.

Pas plus que l’individu n’est seul dans le groupe et que chaque société n’est seule parmi les autres, l’homme n’est seul dans l’univers. Lorsque l’arc-en-ciel des cultures humaines aura fini de s’abîmer dans le vide creusé par notre fureur, tant que nous serons là et qu’il existera un monde – cette arche ténue qui nous relie à l’inaccessible demeurera, montrant la voie inverse de celle de notre esclavage, et dont, à défaut de la parcourir, la contemplation procure à l’homme l’unique faveur qu’il sache mériter : suspendre la marche, retenir l’impulsion qui l’astreint à obturer l’une après l’autre les fissures ouvertes au mur de la nécessité et à parachever son œuvre en même temps qu’il clôt sa prison ; cette faveur que toute société convoite, quels que soient ses croyances, son régime politique et son niveau de civilisation ; où elle place son loisir, son plaisir, son repos et sa liberté ; chance, vitale pour la vie de se déprendre et qui consiste – adieu sauvages ! adieu voyages ! – pendant les brefs intervalles où notre espèce supporte d’interrompre son labeur de ruche, à saisir l’essence de ce qu’elle fut et continue d’être, en deçà de la pensée et au-delà de la société : dans la contemplation d’un minéral plus beau que toutes nos œuvres, dans le parfum, plus savant que tous nos livres, respiré au creux d’un lis ; ou dans le clin d’œil alourdi de patience, de sérénité et de pardon réciproque, qu’une entente involontaire permet parfois d’échanger avec un chat“.

Claude Lévi-Strauss, extrait de Tristes tropiques” écrit entre le 12 octobre 1954 et le 5 mars 1955, éditions Plon, collection Terre humaine, 1955.

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